archives famille
Ami Bost

  famille Bost > Ami Bost > Visite dans les Hautes-Alpes > Freissinières & Dormillouse

Ami Bost





Sur les traces de Félix Neff (en 1840) Dormillouse (Hautes-Alpes)
par Ami Bost

Félix Neff
Félix Neff, pasteur du Réveil
(1797-1829)

À quatre heures, nous nous disposâmes à partir pour Dormillouse ; car je ne puis laisser oublier que je n'avais pas le droit de faire à mon aise, comme le pourrait un autre, des courses lentes et prolongées : et que d'ailleurs, ne pouvant, dans cette saison, guère voir ces gens que le dimanche, en perdant un dimanche, je perdais une semaine. Je repris donc un mulet ; et nous allions nous mettre en chemin, lorsqu'un vent violent et une pluie à verse viennent nous jeter dans le doute ; ce n'était pas l'eau mais les pierres que je redoutais. Nous avançons d'une demi-heure ; pluie croissante, nouvelle délibération ; mais comme un paysan qui se dirigeait du même côté nous assure qu'il n'y a d'autre danger que celui d'être mouillé, et nullement chance d'éboulements, nous nous décidons aussitôt à repartir ; et un instant après la pluie diminue.



Mais quel chemin ! et quel spectacle ! À gauche, tout près de nous, des montagnes noires et sauvages, presque droites, d'où se précipitent quelques cascades ; à droite ces éternels rochers en dissolution, dont la pente est couverte d'énormes débris qui remplissent même l'étroit sentier que nous suivons ; car le chemin passe tout entier entre des monceaux de ces fragments, dont plusieurs ont de cinq à dix pieds de longueur et de hauteur ; et toutes les sommités, dentelées comme une scie, qui nous entourent, sont là prêtes à lancer de nouvelles masses au moindre signal de la foudre, de la pluie ou, en hiver, du dégel. « Ce sont, disait M. Clavel, comme des pièces toutes braquées ; il n'y faut que le feu : » — et ce feu, c'est souvent la vieillesse toute seule qui en joue le rôle. — Devant nous se présente un fond de vallée complètement bouché par une montagne à pic ; et on ne peut aller plus loin, vers ce Dormillouse qui est là haut, derrière, qu'en grimpant le long du flanc de la montagne qui se trouve à droite. Le passage par lequel on y monte s'appelle tourniquet, à cause de ses contours multipliés : nous y arrivons. On m'avait donné un mulet avec un jeune guide ; mais, outre que ce mulet n'avait qu'un bât et non une selle, la montée devenait si rapide que je me crus plus en sûreté de reposer sur mes jambes, et que je renvoyai mon guide. J'évalue la pente générale de cette montagne à 60 ou 70 degrés ; et plusieurs de ses pans étaient même à pic. — Bientôt nous vîmes une chose plus rare encore : le voyageur, ou le fugitif, qui se glisse le long de ce flanc de montagne si escarpé, arrive enfin au moment où le passage est occupé presque en entier par une cascade qui tombe sur le sentier même (Voyez la gravure en tête de cet ouvrage). Il est vrai qu'à la place précise où elle tombe, le sentier s'élargit assez pour que l'eau n'arrive, en temps ordinaire, qu'à cinq ou six pieds du passant, de sorte qu'il peut traverser en paix, sur quelques cailloux jetés à distance, le ruisseau qui court un moment sous ses pieds et qui retombe aussitôt sur la gauche, perpendiculairement, de rocher en rocher. Dans les grandes pluies, la cascade doit décidément disputer au passant le chemin même, le seul chemin possible pour atteindre la vallée supérieure. Avec quelle force de pareils endroits ne s'élèvent-ils pas en jugement contre les hommes qui ont pu forcer d'autres hommes à venir chercher un refuge que dédaignent les bêtes de proie !



Cette dernière expression pourrait paraître trop forte : elle n'est pourtant que la rigoureuse vérité ! Je disais au paysan qui nous accompagnait : «  Vous devez avoir bien des loups par ici en hiver ! — Des loups ? Pas un, me dit-il. — Comment donc ? — Le pays est trop pauvre ! » — Et en effet il est tout naturel que des animaux qui ne vivent que de proie cherchent les contrées où ils trouvent une nourriture plus abondante et plus aisée.



Du reste, si ce sont des protestants qui ont été chassés en ces lieux, à l'époque de la Réformation, par les sanglantes persécutions de Rome, ce furent primitivement, à ce qu'il paraît, les Lombards qui vinrent s'y réfugier. Ce peuple farouche parut dans les Hautes-Alpes vers l'an 560 (voir Histoire générale de l'établissement du christianisme), et les traversa plusieurs fois, depuis lors, pour se rendre de France en Italie ou réciproquement. C'est vers 580 qu'à la suite d'une défaite qu'ils éprouvèrent près de Guillestre, plusieurs d'entre eux vinrent se réfugier au fond de cette vallée, et bâtir, sur la roche de 600 pieds perpendiculaires où nous nous trouvons, un refuge qui dans leur langue s'appela la maison de Dormil, Dormilhouse [1]. Quelque temps après, des moines sortis du fameux couvent de Lerins (voir Histoire générale de l'établissement du christianisme) apportèrent le christianisme dans ces contrées, alors encore païennes, ou entraînées dans l'arianisme.



On comprendra facilement qu'une cascade placée comme celle dont je viens de parler, et quelques filets latéraux qu'elle a plus bas, sur le même chemin, forment en hiver sur ce chemin une pente glacée, quelquefois très dangereuse. C'est dans un de ces moments que le cher Neff, qui pensait à tout ; et qui, lorsqu'il le fallait, se montrait tendre pour les paysans comme les citadins le sont pour dès dames, vint un dimanche avec quelques-uns de ses paroissiens de Dormillouse , tailler à coups de hache des pas dans la glace, pour faciliter aux gens du bas l'arrivée au service du haut. Nous reverrons ce trait dans sa vie. C'est aussi dans ce passage qu'un jour une avalanche de neige faillit faire périr presque toute la jeunesse de l'endroit.



Nous approchons de Dormillouse ; mais un nouveau monde de montagnes s'ouvre devant nous ! On croirait depuis le bas, qu'on va se trouver ici sur les hauteurs les plus élevées de la chaîne, et ne plus rien voir qu'au-dessous de soi : mais au contraire, vous vous retrouvez au fond d'une nouvelle vallée ; vous voyez fuir, au loin, en montant, devant vous et en tout sens, à droite et à gauche, des gorges longues et profondes ; et vous apercevez des plans innombrables qui se montrent les uns derrière les autres, jusqu'à ce qu'ils se perdent enfin dans les neiges, puis les neiges dans les deux : — vallées solitaires, silencieuses, désertes, où n'arrivent plus même les troupeaux ni les bergers, et où l'on n'entend d'autre bruit que le cri rare de quelques aigles, ou par moments les pas d'un chasseur de chamois.

vallée de Dormillouse
approche de Dormillouse, William Beattie


C'est l'une des vallées dont je parle qui conduit, à deux ou trois lieues de distance encore, par une pente montante et prolongée, au col d'Orsière dont Neff nous parlera si souvent dans ses Lettres, et qui redescend dans le Champsaur.



En avançant encore de quelques pas, nous apercevons l'une de ces grottes presque inaccessibles, où les pauvres protestants, traqués par les disciples du «  Saint-Père, » du «  Vicaire de Jésus-Christ, » allaient se cacher, pour y adorer Dieu en liberté ! Hélas ! on peut voir, quelques lieues plus loin, dans le val Louise, une caverne où on les étouffa en allumant un grand feu à l'entrée de la caverne !... Je préférerais cent fois ne pas rappeler de pareils souvenirs, si l'Église qui présente ces horreurs pendant plusieurs siècles de son histoire, n'était pas toujours la même dans ses prétentions à être l'Église chrétienne par excellence, et si elle ne nous obsédait pas de ses instances, en attendant de pouvoir recommencer à nous tourmenter par ses persécutions ! «  Gloire, après Dieu, et à l'honneur même de Dieu, » m'écriais-je à la vue de ces cavernes, «  gloire aux grands témoins qui venaient renouveler dans ces temples sauvages les scènes de la foi rappelées dans l'Écriture (Hébreux 11, 35-38) ! eux dont le monde n'était pas digne, errant dans les déserts et dans les montagnes, dans les cavernes et dans lés antres de la terre ! Gloire à eux ! Honte éternelle, au contraire, à l'Église teinte de sang qui les persécutait, et qui les persécuterait encore, si elle n'était (pour le moment du moins) muselée et garrottée, même par les incrédules, biens moins coupables qu'elle ! »



C'est au milieu de ces réflexions qu'apparut enfin et tout d'un coup devant nous l'humble, le pauvre, et le cher Dormillouse.



C'était près de huit heures du soir ; la nuit tombait ; la pluie, que Dieu avait arrêtée pour tout noire passage de la montagne, recommençait vivement avec quelques éclairs et des tonnerres ; et nous aurions bien aimé nous mettre un moment à l'abri ; mais une partie de la petite commune était déjà au temple ; et sans flous arrêter ni rien prendre, nous y descendîmes aussitôt. Quel touchant spectacle ! Avec un tact dont nous verrons plus loin des exemples tout semblables, ces chers frères chantaient déjà dans leur temple au moment où nous entrâmes :


Qu'ils sont beaux sur les montagnes
Les pieds de tes serviteurs
Qui parcourent les campagnes
Prêchant la grâce aux pécheurs !
Ô délicieuse vie...
D'un serviteur de Jésus,
Qui pour son maître s'oublie
En annonçant ses vertus ! [2]
temple de Dormillouse
le temple et l'école de Dormillouse, William Beattie

Alsace ! Alsace ! si souvent rappelée par Neff dans ses journaux et ses conversations, et où je commençai moi-même ma carrière missionnaire ! Francfort ! Carlsruhe ! Suisse allemande et française ! Souvenirs puissants de tout ce qui s'est passé, pour moi et pour tant d'autres, depuis 1818 jusqu'à ce jour ! Souvenirs de toutes les peines, mais aussi de toutes les joies que j'avais éprouvées dans la prédication de l'Évangile ! Tout cela vint à la fois se présenter à moi et , presque oppresser mon cœur.... Qu'on me pardonne si ces souvenirs, je ne dis pas de mes travaux, mais de mes souffrances, et aussi de mes joies, vinrent se mêler un moment au souvenir des travaux du grand Neff ! Ah ! bien loin de se détruire, les deux sentiments s'unissaient dans la plus vive émotion ; et bientôt d'ailleurs la pensée des travaux gigantesques du généreux missionnaire que cette réunion nous rappelait à tous reprit la seule place dans mon cœur. — « C'est donc ici, me disais-je avec vénération, qu'a travaillé avec tant de sacrifices, d'amour et de prédilection l'évangéliste des Hautes-Alpes ! » — Tout m'apparaissait empreint des pensées les plus solennelles ; et l'on n'aura pas de peine à comprendre qu'il y eut un moment où j'eus peine à prendre la parole.



Enfin, je le fis pourtant, mais sans abuser de la circonstance pour retenir ces frères dans ce petit temple au-delà du temps convenable. Je leur adressai les salutations et les exhortations qui me vinrent au cœur : puis je convoquai une autre réunion pour le lendemain matin vers huit heures.



Huit heures ? Qu'est-ce que c'est que huit heures, dans cet endroit où il n'existe pas, ni par conséquent à trois ou quatre lieues à la ronde, une seule montre, une seule horloge, pas même à l'église ? Je voulus annoncer au moins qu'on sonnerait la petite cloche dont le temple est pourvu ; mais hélas ! elle n'a plus de corde depuis longtemps ! Il fallut donc en venir à cette numération des sauvages que M. de Chateaubriand aime tant, et indiquer par quelques-uns des actes champêtres qui se font environ à ces heures, ou par la position approchante qu'aurait alors le soleil derrière les montagnes, le moment où nous nous reverrions au temple. Du reste on se voit presque de partout dans cette petite paroisse de deux cents âmes.



Ici je ne crois pas devoir craindre des longueurs ; car dès ce moment le moindre détail intéresse ; et je voudrais faire voyager mes lecteurs avec moi, persuadé qu'ils penseront aussi qu'il n'y a de longueurs que les choses inutiles, et qu'ici rien ne sera dans ce cas, puisqu'il s'agit dès ce moment d'un vrai champ de missions.



On ne doit point, malgré l'idée de montagnes, se représenter Dormillouse comme situé dans une gorge de rochers. Son horizon est même assez vaste : il est borné sans doute, presque en tous sens, par des neiges éternelles ; mais le pied des montagnes qui portent ces neiges est assez éloigné ; et la vue est très évasée et très grandiose.



Après notre service d'arrivée, nous entrâmes enfin chez notre hôte. C'était notre cher frère Baridon Verdure, où avait logé Neff, et où nous logeâmes aussi, de même que le font tous les missionnaires et les voyageurs qui arrivent en ces lieux. Nous entrâmes par l'écurie, désormais partout la pièce principale, ou même, sauf une noire cuisine, habituellement l'unique pièce de ces cabanes. Ces écuries sont assez vastes, puisqu'elles doivent tout contenir, souvent une ou deux vaches, dix, quinze, vingt moutons, des poules, quelquefois, je crois, quelques porcs, puis habituellement une ou deux caisses à deux personnes servant de lit ; puis, pendant tout l'hiver, les gens même de la maison, ou leurs voisins, et enfin plusieurs ustensiles relatifs aux travaux de la campagne.



De cette écurie, en tournant à gauche , nous entrâmes, en nous baissant, dans la cuisine. Toutes ces cuisines sont sur le même pied. Pour fenêtre un trou d'environ un pied de haut et de large, toujours sans croisée, sauf en hiver. Auprès de la fenêtre une table sur laquelle on voit une planche de bois dur, munie à l'un des bouts d'un gros anneau en fer, auquel tient par un crochet un gros couteau, destiné à couper leur pain d'un an. Le couteau ainsi appuyé par un bout fait levier, et acquiert par là la force nécessaire pour ses rudes fonctions. Je remarquai que les pierres qui composaient la muraille, au moins à l'intérieur, et surtout vers la cheminée, n'étaient point placées de manière que le mur offrît une surface plane ni près de là : au contraire, plusieurs dépassaient le plan général du mur de deux, trois, quatre et même six pouces, ou plus encore. Le manteau de la cheminée, ou ce qui ressemble à un manteau, quoique très large, est trop haut pour empêcher la fumée de se répandre dans toute la cuisine, qui est ainsi à peu près couleur de suie. Et le bois ? Hélas, qui le croirait, c'est ici presque un objet de luxe ! Vous vous en étonnez, citadins qui brûlez sur vos foyers de larges et épais rondins de fayard , et qui pensez que tout montagnard n'a qu'à couper dans la forêt voisine ! C'est que vous oubliez qu'ici nous sommes déjà, pour les arbres, au-dessus de la ligne de la végétation. Le fait est que pour avoir du bois, la charge d'un mulet, qu'ils évaluent, à cause de leur pauvreté, à 25 sous de France seulement, il faut qu'ils fassent, et dans leurs chemins dangereux, douze lieues de chemin, six pour aller et autant pour revenir ! Et encore quel bois vont-ils ramasser ! Du bois mort, des branches recueillies par terre ! le plus souvent du bois que nous rebuterions ! — Aussi aurais-je regretté que nos hôtes nous fissent un peu de feu pour nous sécher, s'ils n'y avaient été également obligés pour faire leur petite cuisine.



On dit, il est vrai, qu'il y a entre Vizille et Briançon un autre endroit, La Grave, dont les habitants sont encore plus pauvres, et n'ont pour combustible que de la bouse de vache qu'ils font sécher, et qui transmet, dit-on, quelque chose de son odeur à tout ce qu'ils cuisent ainsi.



Pendant que je voyais ou apprenais toutes ces choses, et que je collectais quelques lettres de Neff, on nous avait apprêté un splendide souper qu'on nous servit, à notre grande surprise, dans une pièce que nous n'avions pas encore vue, et qui, en comparaison de tout le reste, était une bonne chambre : car je crois même que la moitié de cette pièce avait un plancher. C'était notre chambre à coucher. Il y avait une nappe sur la table, une chandelle au lieu de la lampe de cuisine, et une fenêtre fermée. Cette illumination au sortir de la cuisine nous parut une fête complète. Je dois ajouter que nos hôtes eurent la bonté de nous servir plusieurs mets ; ce que je dis, soit pour rendre témoignage à leur bienveillance, soit pour indiquer qu'il ne faut pas outrer les idées qu'on se fait de la difficulté d'un voyage dans ces lieux, sous le rapport de la nourriture. J'ai déjà dit que nous avions partout trouvé du pain blanc d'environ huit jours, plus ou moins ; peu ou point de viande, il est vrai ; mais, comme ce soir-ci, un lait excellent et abondant, soit de vache soit de chèvre, soit de brebis, ou mêlé des trois genres ; du beurre, du fromage ; puis un autre laitage que, sur les frontières de l'Italie, on appelle de la djounka et chez nous de la séracée (sérum) : (c'est une des manières de traiter la portion épaisse du lait quand il s'est caillé) [3]. Nous avions encore du sucre en pain, du miel, du vin et quelques œufs : car on se procure à Guillestre ceux de ces objets que ne produit pas la vallée.



Vu mon indisposition , je me bornai au lait et au pain : ç'avait été ma seule nourriture pendant toute la journée. J'aurais pu penser au chocolat : mais le temps que j'aurais mis à le faire eût été perdu en partie pour les observations et la conversation : d'ailleurs j'avais laissé mon bagage aux Ribes.



Nous nous couchâmes vers dix heures, sur une bonne paillasse et dans des draps de toile. Les habitants de ces vallées n'ont généralement que des draps de laine, dont on m'a dit qu'il fallait se défier, parce qu'ils pourraient donner quelque maladie de la peau.



Je dois dire à cette occasion que notre cher Neff aurait pu se procurer, ou qu'il avait même sous la main une partie des commodités dont je viens de parler ; mais que, soit pour ne charger en rien ses chers Alpins, soit pour éviter toute préoccupation à ce sujet, il s'était négligé sous quelques rapports, sans nécessité. Il est vrai aussi qu'il a lui-même fait faire à ces contrées quelques pas vers la civilisation ; et qu'enfin le directeur des missionnaires wesleyens qui visitent maintenant ces contrées a fait comprendre à leurs habitants la nécessité d'accorder aux amis qui viennent les voir, les plus indispensables des objets que, dans plaine, on regarde comme nécessaires. On a soin de leur en rembourser la dépense.



Le lundi matin (27 juillet) nous sentions l'air très vif ; et en sortant de la maison nous eûmes le singulier spectacle de voir le vaste et majestueux amas de montagnes qui nous entouraient, la longue vallée montante qui conduisait au col d'Orsière, en un mot toutes les masses imposantes où se portaient nos regards, et tout près de nous, couvertes d'une neige qui était tombée dans la nuit ; il neigeait même dans l'endroit et sur nous ; seulement la neige ne prenait pied qu'à une certaine distance. Il faut convenir que les gens de l'endroit me dirent qu'une pareille chose est assez rare chez eux à cette date.

maison Félix Neff, Dormillouse
Dormillouse, la maison de Félix Neff

À l'heure convenue, nous nous rendîmes au petit temple, où nous trouvâmes un assez bon nombre d'assistants. —Mais je m'aperçois que je n'avais pas encore parlé du local même. Ce ne fut pas sans une douce émotion, et même sans une espèce de pitié, que je vis de chez Baridon, à cent pas au-dessous de moi, deux jolies petites maisons, couvertes, je crois, en ardoises, et qu'on me désigna, l'une comme le temple et l'autre comme l'école. Égales dans toutes leurs dimensions, elles sont l'une à côté de l'autre comme deux sœurs. J'évaluai la longueur du temple à 50 ou 60 pieds ; et à 25 ou 30 la largeur. L'école, n'ayant qu'un étage au-dessus du plain-pied, indique par là même la hauteur approchante du temple. Mais ce qu'il y a de plus intéressant au sujet de ces deux bâtiments, c'est qu'ils sont dus tous deux à l'orgueil persécuteur des ennemis des protestants. À une époque qui n'est pas encore fort éloignée, les évêques d'Embrun avaient forcé les pauvres gens de Dormillouse à bâtir dans leur endroit même un temple et une cure, où ils entretenaient un prêtre qui était là seul à célébrer la messe. La révolution est venue ; et maintenant c'est la Parole de Dieu qui se lit dans ce temple au lieu de la messe, et Jésus qu'on y invoque au lieu de la Vierge. [4]



Nous adressâmes de nouveau, M. Clavel et moi, quelques exhortations pressantes à ces chers amis de Dormillouse ; M. Clavel en particulier le fit avec une onction et un poids qui augmentèrent chez moi le plaisir que j'éprouvais à sentir cet élève de Neff au nombre des pasteurs du département. J'ajouterai encore, à l'occasion de cette nouvelle réunion, que j'avais déjà été frappé, dès mon entrée dans Dormillouse, de l'air d'intelligence de toute la population. Rien qui ressemble aux crétins de la vallée inférieure ; mais au contraire, un air général de liberté, de courage et de contentement ; tant Dieu remplit ce monde de compensations ! Je dirai aussi que je fis au sortir du service la connaissance particulière de plusieurs personnes, au nombre desquelles j'ai noté un frère de Baridon Verdure et un Bertrand, qui s'emploient tous deux comme colporteurs, pendant leurs longs hivers ; puis Elisabeth Arnoux, une de ces chères sœurs qui brillent de place en place dans quelques-uns de ces hameaux, comme d'humbles et douces lumières au milieu de leur génération.



Je ne quitterai pas cet endroit si intéressant sans dire un mot des champs qui l'entourent, si toutefois on peut appeler ainsi les misérables fragments de terrain que ces gens disputent aux précipices environnants. Avant d'arriver dans ces vallées, j'avais parlé, je ne sais plus à quelle occasion, de charrues et de bœufs. Mon interlocuteur en rit beaucoup, et me dit, ce que j'ai vu en effet, que dans la plupart de ces champs, un bœuf ne pourrait pas même se tourner ; et c'est un fait que dans ces endroits si escarpés on a profité de chaque saillie du rocher, de chaque corniche qui s'avance au-dessus d'un mur à pic, et au-dessous d'un autre, pour y jeter quelques grains de seigle ou d'orge. J'ai vu moi-même plusieurs de ces champs qui n'avaient pas plus de 2½ pieds de large et environ 8, 10, 15 pieds de long : c'est, en un mot, pour revenir à nos comparaisons avec les environs de Genève, comme si on cultivait la face de Salève qui regarde la ville, mais avec des bandes de terrain beaucoup plus étroites et beaucoup plus courtes ; puis, le tout, près des neiges éternelles. Il faudrait placer la scène derrière le Bornand et dans les parties les plus élevées de cette montagne.



Le froid devenait sensible ; les montagnes se couvraient de nuages ; et je ne crus pas devoir rester plus longtemps, puisque j'avais toujours à me rappeler que dans cette saison-ci, un long séjour parmi ces gens eût été presque perdu, vu qu'ils étaient trop préoccupés de leurs travaux. D'ailleurs, si je ne partais pas pendant que le temps était tolérable, je pouvais être retenu pendant quelques jours de suite par des intempéries croissantes. Et comme M. le pasteur Clavel ne pouvait me consacrer que cinq jours en tout, je devais absolument profiter de ses précieuses directions, pour me faire conduire par lui à travers le labyrinthe de ces Alpes, et y atteindre avec son secours non seulement les lieux, mais aussi les personnes les plus importantes, jusqu'à ce que j'eusse trouvé à Arvieux le pasteur Ehrmann qui pourrait me diriger ultérieurement.



Après avoir donc salué nos amis de ce lieu si remarquable, nous nous remîmes en route. Je pensais bien qu'ils ne demanderaient pas le prix de leur hospitalité, et je craignais même qu'ils ne fissent quelque difficulté pour l'accepter. Je m'étais si peu trompé, qu'en effet ils ne voulurent absolument rien prendre «  de l'ami de Neff » me dirent-ils, et ils ajoutèrent qu'il y avait un petit fonds destiné à couvrir les dépenses de ce genre. J'espère que ce fonds se nourrira surtout des rétributions de ceux qui iront visiter ces contrées remarquables, et qui ne se laisseront pas toujours faire le même refus que nous dûmes éprouver.



J'ajouterai à cette occasion qu'il faut, en entrant dans ces vallées, se fournir de la monnaie dont on croira avoir besoin pour de petites rétributions, telles que bonnes mains, etc. ; parce que l'argent y est très rare et presque inconnu. À peine deux ou trois personnes pourraient-elles vous y changer une pièce de cinq francs.



À mesure que j'avançais dans ce voyage, j'entendais parler davantage des visites que les Wesleyens font dans ces contrées. Plus loin je dirai au long ce qu'il me paraît que nous devons en penser : ici je me borne à noter que les gens de cette vallée ont pris de ces chrétiens leur excellente institution des entretiens religieux (classes) que les frères Moraves possèdent également, et que Neff a recommandées avec raison comme si importantes : mais qu'ils n'ont rien admis, jusqu'ici du moins, des vues erronées sur la sanctification parfaite qu'on impute, à tort, au corps entier des Wesleyens, mais qui sont, je le crains, professées par quelques individus ou groupes ; de chrétiens appartenant à cette communion, du moins en France.



Je quittai donc ce mémorable Dormillouse le lundi 27 juillet, entre neuf et dix heures du matin. La course à pied n'était qu'un plaisir. Nous retrouvâmes bientôt la cascade dont j'ai parlé. À cette place, un homme du pays qui faisait route avec nous nous raconta un nouveau trait de la vivacité et du courage de Neff. « Je le rencontrai un jour par ici, nous dit-il, qui descendait dans la vallée presque en courant : il voyait dans le bas des gens qu'il voulait atteindre. «  Voilà que vous partez, lui dis-je,  et moi je vais bientôt arriver. » — « Je n'en suis pas sûr, moi, » lui répondit Neff, avec ce ton gai et intelligent qu'il avait d'ordinaire : — puis il continua sa route en courant. « Et en effet, » ajouta l'homme qui nous parlait à ce moment, « je n'avais pas fait dix pas que mon mulet était à bas, sur la pente du précipice, et j'eus toutes les peines du monde à le ramener. » — On sent que Neff, dans ce pays de dangers, ne pouvait s'arrêter avec chacun des habitants du pays pour leur recommander des précautions dont ils devaient mieux que lui sentir le besoin ; mais l'on voit qu'il n'ignorait pas les périls au milieu desquels il exposait tous les jours son admirable vie.




Ami Bost,
Visite dans les Hautes-Alpes

Notes :

Voir Géoportail : carte IGN de Dormillouse

Voir Rando-Écrins (Parc national des Écrins) : la montée à Dormillouse (randonnée)

temple de Dormillouse

1 - Dormillouse : il s'agit d'une étymologie fantaisiste. Une étymologie populaire rattache ce nom à la marmotte (dormeuse).

Le nom semble plutôt formé par des racines oronymiques préindoeuropéennes : *dor et *mel.

2 - Voir Cantique : Qu'ils sont beaux sur les montagnes, d'après Ésaïe 52, 7 :

Qu'ils sont beaux sur les montagnes,
Les pieds de celui qui apporte de bonnes nouvelles,
Qui publie la paix ! De celui qui apporte de bonnes nouvelles,
Qui publie le salut ! De celui qui dit à Sion : ton Dieu règne !

3 - Il s'agit de la giuncà (ou giuncata, de giunco, jonc, à ne pas confondre avec l'italien giunca qui désigne un bateau : la jonque)

Le caillé est placé sur une natte de joncs qui forme des stries sur le fromage.

Séracée (ou séré, séret) du latin serum (petit lait), d'où, par analogie, sérac : bloc de glace, dans un glacier.

4 - Époque de la construction du temple de Dormillouse (voir pièce en annexe) :

environ l'an 1745 ; témoin la plaque en fonte placée entre l'âtre de la cuisine et le cabinet qui se trouve au delà du mur ; laquelle plaque, avec des fleurs de lys et les armoiries du pape, porte le millésime 1745. Le presbytère de Dourm, avec le temple, a été construit par le chapitre archiépiscopal d'Embrun, qui aussi y a entretenu pendant une vingtaine d'années un prêtre, qui fut obligé de tenir un domestique catholique pour lui servir la messe, puisque personne ne voulait se faire catholique. Les habitants dirent : « le pays n'est point catholique. »

Du temps de la révolution, les habitants dirent : « Ces deux édifices sont à nous ; » et ils jetèrent dehors les images et le maître-autel, lavèrent la chaire de ses peintures et s'en servirent de temple. Dans la cure ils tinrent l'école chaque hiver ; c'est là aussi que Neff eut la sienne. Les lourds chandeliers de l'autel servent encore dans les réunions du soir.

Visite dans la portion des Hautes-Alpes de France qui fut le champ des travaux de Félix Neff, servant à l'introduction des lettres et une nouvelle biographie de ce missionnaire, par Ami Bost (1841)

Lettres de Félix Neff présentées par Ami Bost (1842) : I & II

Letters and biography of Félix Neff (1843) traduction en anglais

Félix Neff, apôtre des Hautes-Alpes par Samuel Lortsch (1933)

Les écoles de Dormillouse

Félix Neff, porteur de feu par Benjamin Vallotton (1950)

Ami Bost : index des documents

portraits d'Ami Bost : photographies & gravures

famille Bost : index des documents concernant les descendants d'Ami Bost

index | contact
Lexilogos